Le concert-hommage à Pavarotti du 13 Septembre 2008

    6 septembre 2007: les passionnés d’opéra, de voix et le monde lyrique en son entier apprennent le décès de l’un des plus grands ténors de tous les temps : Luciano Pavarotti. Né en 1935, il aura marqué les esprits avec des interprétations exceptionnelles de Rodolfo dans La Bohème aux côtés de son amie de toujours Mirella Freni, de Cavaradossi dans Tosca, son dernier rôle au Metropolitan Opera de New York, de Pagliacci, etc… La liste est longue des personnages qu’il aura immortalisé au cours de ses quarante années de carrière !

    La France se devait de lui rendre un vibrant hommage et c’est au parc de Saint-Cloud que cet événement a eu lieu ce samedi 13 septembre 2008. Un grand concert, dans l’esprit de ceux auxquels participait Luciano Pavarotti, a réuni chanteurs lyriques et chanteurs de variétés. Le mélange peut paraître quelque peu surprenant mais il s’explique par les activités multiples du ténor. Après le succès de ses premiers concerts en plein air et dans des stades (en solo ou avec ses deux collègues ténors) dans les années 80-90, le ténor italien se prend au jeu et invite alors des artistes venus d’horizons étrangers à l’art lyrique à partager la scène avec lui. Ensemble ils donneront des concerts au profit, notamment, d’associations caritatives : c’est ainsi que naîtront les fameux « Pavarotti and Friends ». La soirée était présentée par Michel Drucker qui aurait dû préparer un peu ses notes car il a accumulé bourde sur bourde. Eve Ruggieri l’a aidé à présenter ses invités en racontant un certain nombre d’anecdotes, elle qui a bien connu Luciano Pavarotti et qui lui a consacré un livre de souvenirs. Chaque participant a raconté quelques anecdotes sur le ténor, surtout ceux qui ont eu la chance de l’approcher et de chanter avec lui.

    Le concert est donc une curieuse association des deux genres. Quatre chanteurs lyriques, et non des moindres, rendent hommage à leur aîné. Nathalie Manfrino est la soprano française qui monte en ce moment. Après sa victoire de la Musique remportée en 2006, sa carrière s’est fortement développée et la chanteuse a fait siens des rôles comme Marguerite dans Faust ou bien Roxane dans Cyrano de Bergerac. Elle débute avec « Ebben? ne andro lontana » de La Wally de Catalini, air qui ne la met pas forcément en valeur. En effet sa voix est trop légère pour ce répertoire et on y préfère généralement une voix plus corsée et soutenue. Elle rejoint ensuite Roberto Alagna pour le duo de St-Sulpice de Manon de Massenet dans lequel elle semble nettement plus à l’aise (elle vient d’ailleurs récemment de l’interpréter avec succès à Nice). Elle interprète une Manon mutine, amoureuse et surtout déterminée à reconquérir Des Grieux.

    Béatrice Uria-Monzon commence le concert en petite forme. Elle chante La Séguedille de Carmen avec beaucoup de précaution et ses aigus sont un peu tirés. Toutefois son interprétation est fine, délicate et elle joue du micro pour émettre des sons retenus, très piano notamment dans « je pourrai bien t’aimer », ce qui donne une nouvelle envergure au personnage : Carmen distille peu à peu son venin amoureux, avec subtilité. La chanteuse se reprend magnifiquement dans le duo avec Roberto Alagna entre Amnéris et Radamès dans Aïda. Elle n’a pas besoin de toiles peintes, d’accessoires pour planter le décor tant son chant est expressif et engagé. Une future (très) grande Amnéris ! Sensiblement gênée par l’orchestre, elle finit par chanter seule sans se soucier des tempi étranges adoptés par le chef.

    Le concert est essentiellement construit autour de Roberto Alagna. Sans Pavarotti le ténor français n’aurait peut-être pas eu la carrière qu’il a maintenant. En effet c’est sa victoire au concours Pavarotti en 1988 qui le propulse sur le devant de la scène. Il ouvre les festivités avec un air tiré d’un répertoire qu’il cherche à défendre en France et en Europe, celui de son frère David Alagna. En 2007, le compositeur écrit un opéra tiré du texte de Victor Hugo, Le dernier jour d’un condamné, dont la création a eu lieu au Théâtre des Champs-Elysées. Roberto Alagna en chante un air « Non, je ne suis pas un impie » avec beaucoup d’enthousiasme et d’émotion. La partition se cherche un peu: les thèmes ne semblent pas développés et ils partent un peu dans tous les sens. Roberto Alagna n’en a encore que plus de mérite de la chanter et, comme toujours, il reste très attentif à la prononciation et à l’intelligibilité de son discours. Il chante également « La fleur que tu m’avais jetée » de Carmen avec une sensibilité et une subtilité qu’on ne lui avait pas entendues depuis longtemps. On parlera longtemps de son attaque pianissimo sur la première note de l’air! Certes cet « exploit » n’est réalisable que parce qu’il a chanté cette note dans un micro et qu’il pouvait donc doser l’intensité : ce même effet serait plus difficile dans une vraie salle de théâtre mais qu’importe, c’était musical, beau et pur. Le chef et le chanteur adoptent un tempo très très lent ce qui apporte une nouvelle lecture à l’air et une émotion incroyable. Il exécute avec tout autant de délicatesse la montée finale qu’il peut conclure par un note piano. Roberto Alagna a assez souvent chanté Des Grieux ces dernières années : que l’on se souvienne des représentations parisiennes aux côtés d’Alexia Cousin ou plus récemment à Vienne auprès de la Manon d’Anna Netrebko ! L’opéra français lui va toujours aussi bien mais, même avec beaucoup d’application, il ne parviendra pas à l’élégance de Marcelo Alvarez ni à l’enthousiasme démesuré de Rolando Villazon. Roberto Alagna a véritablement rendu hommage à Luciano Pavarotti en donnant le meilleur de lui-même autant vocalement que expressivement.

    Quant au baryton Ludovic Tézier, il s’est fait une spécialité des rôles de “méchant” et le public parisien le connaît bien pour ses interprétations électrisantes de Renato dans Le Bal Masqué ou bien d’Enrico dans Lucia di Lammermoor. Le chanteur est toujours aussi souverain, notamment dans le duo de La Forza del destino, peut-être le meilleur moment du concert. Roberto Alagna et Ludovic Tézier sont tout aussi convaincants, l’un dans le désespoir et l’autre dans le calme froid et implacable. Dans Escamillo, en revanche, il ne peut guère laisser son interprétation se développer car il est suspendu à un tempo très lent du chef qui ne donne pas à l’orchestre, et par ricochet à l’interprétation de Ludovic Tézier, le brillant nécessaire. Dommage ! Attendons donc de le réécouter dans ce rôle dans de meilleures conditions musicales.

    Le point noir de la partie lyrique de ce concert est bien sûr l’orchestre et le chef Pierre-Michel Durand. Présenté comme un jeune ensemble prometteur, il ne sait guère mettre en valeur les émotions, ni raconter une histoire en quelques notes. Les chanteurs semblent souvent gênés par ses choix de tempi et par son absence d’inspiration expressive.

    Passons assez vite sur les performances des artistes de variétés que l’on ne peut pas juger avec les mêmes critères que les chanteurs lyriques, bien évidemment. Toutefois après avoir entendu Marcelo Alvarez, Rolando Villazon, Giuseppe Di Stefano, Alfredo Kraus et tant d’autres et bien sûr Luciano Pavarotti dans l’air du duc de Rigoletto « La donna è mobile », il est très difficile d’adhérer à l’interprétation et aux couleurs vocales d’un Florent Pagny qui n’a rien à faire dans le classique : le rythme est haché, pas de vibrato, les notes ne sont pas toujours justes… Patrick Bruel n’a pas sa place non plus dans le costume d’Alfredo Germont de La Traviata lors du Brindisi. Roberto Alagna, Nathalie Manfrino et Patrick Bruel se retrouvent pour chanter ce passage mais ce dernier ne fait que quelques notes de la partition car il n’a pas la voix assez souple pour les passages rapides. Pour citer les autres invités, on dira que Garou a chanté – enfin plutôt réinventé car son interprétation était très éloignée de la version originelle – « Summertime » de Porgy and Bess de Gershwin. En compagnie de Laura Pisani, ils ont repris « Volare », l’un en anglais, l’autre en italien. La chanteuse italienne a chanté une de ses chansons, « Il mondo che vorrei », tandis que Christophe Willem a chanté « One ». Ce concert prouve, une fois de plus, qu’il ne faut pas mélanger les genres. Les approches vocales ne sont pas les mêmes quand on chante du classique ou de la variété, l’utilisation des cordes vocales n’est pas du tout la même et forcément les chanteurs de variétés vont chanter avec une voix plate et blanche, sans vibrato car l’utilisation du micro facilite l’émission et ne leur demande pas le même effort de soutien qu’à un chanteur lyrique qui doit remplir une salle de théâtre de 2000 personnes. Le concert est entrecoupé d’extraits de concerts de Pavarotti. C’est avec plaisir et fascination que l’on revoit « Recondita armonia » de Tosca et « Nessun Dorma » de Turandot magistralement interprétés aux Thermes de Caracalla à Rome en 1990 lors du premier concert des Trois Ténors. Trois autres extraits le montent aux côtés de Zucchero, Sting et Céline Dion mais force est de constater que la magie n’est pas autant au rendez-vous.

    Un concert étrange qui laisse quelque peu dubitatif. Il faut certes saluer l’initiative du Conseil Général de Hauts-de-Seine qui a souhaité rendre un bel hommage à Pavarotti mais n’était-ce pas plutôt aux opéras parisiens à le faire ? Au Met, en septembre a lieu une exécution du Requiem de Verdi, plusieurs concerts en son honneur sont organisés dans le monde entier. Toutefois ce concert aura permis de réunir quatre belles voix qu’on aurait aimé entendre davantage car le répertoire lyrique propose plusieurs pages de trios, de quatuors parfaitement adéquats.

    A noter :

    – Roberto Alagna revient à Paris le temps de deux récitals : 7 décembre 2008 à Pleyel et 15 juin 2009 au TCE

    – Nathalie Manfrino reprend le rôle de Roxane aux côté de Placido Domingo-Cyrano de Bergerac au Théâtre du Châtelet du 19 au 31 mai 2009.

    – Béatrice Uria-Monzon enfilera le costume d’Amnéris à l’opéra de Marseille en novembre-décembre 2008.

    – Ludovic Tézier sera de nouveau à Paris pour chanter Albert dans Werther à l’opéra Garnier en février-mars 2009. Il partagera l’affiche avec Susan Graham et Rolando Villazon.

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